Agnès Giard “400 mots-clés de la culture érotique japonaise”
Coquins Coquines on fév 17th 2009 11:28
Source : Interview Etienne Dumont- 06.02.2009
Pour Les Quotidiennes, un site de la Tribune de Genève et 24 heures/Edipresse Publications SA
Elle arrive avec quelques minutes de retard. Agnès Giard est suroccupée à Genève, où elle promeut (de promouvoir) ses «400 mots-clés de la culture érotique japonaise» Dame! Il y a des sujets, comme ça, qui interpellent. Le sexe, par exemple…
Le temps qu’elle se pose et je la vois. Elle est tout en noir, avec un masque blanc. Le nô, peut-être. Mais la vivacité qu’Agnès met à raconter son livre, un pavé de 350 pages, reste toute occidentale. L’interlocuteur sent que la dame travaille, ou a travaillé, non seulement pour «Libération», mais à l’intention d’«Elle», de «Marie-Claire», de «Biba», ou de «Technikart». Elle n’a pas aliéné sa liberté pour autant. «Toujours pigiste, jamais salariée.»
D’où vous vient cette fascination pour le Japon?
- De mon enfance. Quand j’avais huit ou neuf ans, je suis tombée amoureuse d’Albator. C’était un dessin animé qui venait, en 68-69, juste après Goldorak. Le héros me semblait superbe. Il était borgne. Il avait une énorme cicatrice à la poitrine. Je le voyais intégralement habillé en cuir noir, avec un crâne et des tibias croisés. Il me semblait patibulaire, mais romantique.
Comment vos parents ont-ils pris ce premier amour?
- Plutôt bien. Mon père et ma mère étaient professeurs. Elle enseignait la littérature, avec une option érotisme. Autant dire que j’ai tout lu très jeune. C’est à travers Mishima que j’ai découvert ma sexualité.
Avez-vous commencé tôt à apprendre le japonais?
- Mais non! Je n’avais jamais le temps pour rien. S’il m’en manquait pour passer un permis de conduire, pensez à ce que c’était avec les kanjis! Au début, quand j’allais au Japon, je parlais anglais, je faisais des signes et je buvais du saké. C’est fou ce que le saké peut aider à comprendre les choses.
Vos premières impressions.
- C’était en 1997. Il y avait un tremblement de terre. Oh, un petit! N’empêche que le sol bougeait et que cela m’angoisse encore. Pour comprendre le Japon, c’était parfait. J’ai pu d’un coup saisir le pourquoi de leur urgence frénétique. Ils vivent en osmose avec un sol qui se dérobe tout le temps.
Avez-vous vécu sur place?
- Jamais. J’y retourne le plus souvent possible, mais en touriste. Ses habitants ont oublié la joie de vivre. Il me faut juste trouver des prétextes afin de m’y faire envoyer. Je fais mes reportages en parallèle des commandes. Je travaille sans plan. Le formidable, au Japon, c’est qu’on y bénéficie des hasards heureux de l’existence. J’appelle quelqu’un, qui vient avec quelqu’un d’autre. Le roi du film porno, qui sort de la même université que Mishima, me présente un acteur de kabuki ou un type qui fabrique des sex toys vendus au kilo.
Comment les actuels «400 mots-clés de la culture érotique japonaise» s’est-il construit?
- D’abord, il s’agit de mon second livre sur le sujet. Le premier s’appelait «L’imaginaire érotique au Japon». Il y en aura un troisième, intitulé «Les objets du désir». Comme je ne veux pas répéter les choses, parce qu’on m’attend au tournant, je répartis. Je me mets en chantier après accord avec l’éditeur. Ici, il me fallait assembler le puzzle et trouver les illustrations. Afin de compléter cette dernière, je suis repartie au Japon. J’avais besoin de trente artistes actuels pour répondre aux créateurs d’estampes du passé. Au Japon, les gens s’enracinent dans la tradition. Aucun créateur ne se coupe de ses racines.
Qu’est-ce qui rend selon vous la sexualité des Nippons différente?
- Difficile de dire… Une chose sûre. Ils sont moins marqués que nous par le puritanisme monothéiste. C’est pour eux un acquis tardif. Il subsiste donc une absence relative de tabous. Le shintoïsme fait du sexe un acte sacré. Copuler, c’est se rendre les égaux des dieux. Du reste, jusqu’au XXe siècle, des phallus se dressaient encore dans les temples, comme en Inde. L’idée, elle, n’a pas disparu. Pour les Japonais, le monde n’a pas été créé, mais procréé.
On a l’impression, à vous lire, que les détails physiques sont différents.
- Moins de hanche, moins de sein chez les femmes, par exemple, oui. Pour les Japonais, les différences physiques entre les deux sexes semblent peu importantes. Ils admettent l’androgynie et la bisexualité. Il y a juste les organes, qui prennent chez eux un caractère démesuré. Un phallus, c’est une montagne. Un vagin, une grotte.
Pourquoi toutes ses cordes qui ligotent?
- C’est avant tout l’idée du lien. Au Japon, tout se veut relié. Un mot n’existe que mis dans une phrase. Un être humain que pris dans la collectivité. La chose a par ailleurs engendré une culture de la relativité, avant même que le pays reçoive la bombe atomique sur la gueule. C’est la mise en contexte qui détermine le sens.
On parle aussi depuis des années au Japon d’une «culture du mignon», qui nous paraît souvent très kitsch.
- J’ai l’impression que la sexualité tient ici du terrain de jeu. En Occident, on charge à bloc. Il faut des émotions profondes à propos de tout. Au Japon, il s’agit surtout de se faire plaisir. Chaque jouissance est bonne à prendre. Il faut essayer.
Pourquoi ces personnages modernes avec des yeux immenses?
- Ils viennent des mangas d’Osamu Tesuka. Dans ses BD, ce dessinateur a développé un style permettant de réduire au minimum le texte dans les bulles. Il ne s’agit pas d’un artifice. Au Japon, dire «je t’aime» semble très vulgaire. Le véritable amour se doit de rester silencieux. Tout doit donc s’exprimer à l’intérieur de la pupille.
Mais n’est-ce pas un peu infantile?
- Oui et de manière assumée. Depuis qu’ils ont vu «Bambi» au cinéma, les Japonais ont découvert le néoténisme, autrement dit la conservation des caractéristiques enfantines à l’âge adulte. Cette part d’enfance doit engendrer chez les autres le désir d’aimer et de protéger.
«Les 400 mots-clés de la culture érotique japonaise», d’Agnès Giard chez Glénat/Drugstore, 354 pages.
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