Prostitution: Le client n’est plus roi …

Coquins Coquines on Feb 24th 2009 10:39 am

photo9.jpgSource : Le Matin- Article paru le 31/01/2009

Prostitution: le client n’est plus roi

La prostitution, au carrefour des deux plus grandes pulsions humaines, l’argent et le sexe, est un excellent révélateur de la manière dont une société se voit, veut se montrer ou se rêve. Certains pays la nient (Chine), d’autres la criminalisent (les Etats-Unis), d’autres encore la professionnalisent (Allemagne et Hollande). La plupart l’encadrent sans trop la contrôler, à l’image de la Suisse. Mais la tendance émergente, issue du féminisme scandinave des années 70, c’est le néo-abolitionnisme: criminaliser la demande pour faire baisser l’offre. La Suède l’applique depuis 1999. Elle a été suivie en 2006 par la Finlande et en 2007 par l’Ecosse. Depuis le 1er janvier, la Norvège les a rejointes.

Concrètement, cela signifie que le client risque la prison (jusqu’à six mois) ou l’amende. Parfois les deux. En revanche, l’exercice de la prostitution reste légal et l’homme ou la femme qui vend son corps n’encourt aucune poursuite judiciaire. Il bénéficie même de mesures d’accompagnement: formation gratuite pour refaire sa vie ou cure de désintoxication. Derrière cette législation, il y a un postulat: la prostitution n’est pas un choix, «c’est une violence des hommes sur les femmes et les enfants» comme il est écrit. Il faut donc sortir les victimes de cet engrenage et faire payer celui qui l’entretient.

Liberté contre vertu

Efficace? Ses promoteurs l’assurent: moins de prostituées dans la rue, 60% de reconversion professionnelle. Ses détracteurs évoquent ses effets pervers: fragilisation des prostituées qui exercent en zone hors la loi, augmentation de la clandestinité, déplacement de la violence. Mais tous s’accordent sur l’impact du message. Dix ans après la mise en place de la loi, 86% des Suédois, et surtout les jeunes, estiment en effet que la prostitution est un esclavage.

C’est ce que pense depuis longtemps l’avocate Gisèle Halimi, fondatrice du mouvement féministe Choisir, qui vient de publier «Ne vous résignez jamais» (Ed. Plon): «La prostitution est le paroxysme du non-pouvoir d’une femme sur elle-même. Sur son corps, son affectivité, sa vie. Faire de son sexe l’objet d’un échange argent-plaisir n’est jamais, quoi qu’on en dise, librement consenti. »

Sexe tarifé et traite des femmes

Mais on aurait tort de croire que les féministes sont toutes derrière Gisèle Halimi. S’il est un sujet qui les divise, c’est bien celui-ci. Marie-Jo Glardon, coordinatrice d’Aspasie, Genève, Association qui défend les droits des personnes travaillant dans les métiers du sexe, s’en souvient: «Dans les années 70, au moment de la Révolution des prostituées, il y avait déjà deux courants féministes: celles pour qui la prostitution était l’expression du patriarcat et les libertaires. Les premières voulaient un monde sans prostitution, les secondes un monde où les prostituées n’étaient plus stigmatisées. » Elisabeth Badinter, au nom du choix inaliénable de disposer de son corps, appartient à la seconde famille. De même la juriste Marcella Iacub, théoricienne de la Révolution sexuelle. L’abolitionnisme suédois l’inquiète par sa volonté de décider à la place des autres, de nier le consentement mutuel, de confondre sciemment sexe tarifé et traite des femmes. «Dit-on des anciens esclaves américains qu’ils étaient agriculteurs lorsqu’ils récoltaient du coton? Non. De même, une femme forcée de se prostituer est une esclave et non pas une prostituée. »

Le secret qui tue

La législation suisse tient compte de cette différence. La prostitution, activité lucrative privée, relève de la liberté économique. En revanche, tout abus (violence, viol, non-consentement, filouterie etc. ) tombe sous le coup de la loi sur «l’exploitation sexuelle et la traite des êtres humains». Cette approche pragmatique sied à Aspasie. «Elle ne moralise pas et correspond bien à la réalité du terrain, faite avant tout de populations migrantes. L’important est de pouvoir exercer dans les meilleures conditions possibles», dit Marie-Jo Glardon.

Ce pragmatisme engagé, loin de toute tentation lyrique ou victimaire, c’est aussi celui de Virginie Despentes, dont la pensée altière et crue ne cesse de déranger. Dans «King Kong Théorie» (Ed. Grasset), manifeste féministe punk et autobiographique, la romancière-cinéaste raconte comment elle s’est guérie du viol par la prostitution, «une entreprise de dédommagement, billet après billet». Pour elle, le sexe tarifé a l’avantage d’être clair: je vaux tant et c’est moi qui fixe le prix. Cet échange direct, strictement économique, la romancière le juge moins aliénant que toutes les contorsions, sacrifices ou minauderies auxquelles les femmes se plient pour répondre, gratuitement en plus, au désir des hommes. «Virginie Despentes, dont Aspasie se réclame, ne laisse personne parler à sa place. Elle est sortie du secret. Et le secret, c’est le plus gros problème des prostituées. C’est par là souvent qu’on les tient», dit Marie-Jo Glardon.

C’est contre cette hypocrisie que s’est battue une femme maîtresse de son destin, Grisélidis Réal, qui réclamait que son métier, dont elle admettait aussi les pans sordides, soit reconnu et respecté. A ce titre, elle avait émis le vœu d’être enterrée au cimetière des Rois, où sont inhumés les personnages les plus illustres de la Cité de Calvin. Sa demande fut d’abord rejetée avant d’être validée par le Conseil administratif qui a mis un zèle inattendu à accéder à sa demande. Les associations féminines et féministes sont une nouvelle fois partagées. La «Catin de la République» y fera néanmoins son entrée le 9 mars. Y

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