Sexe Info : Lausanne Capitale de l’Echangisme
Coquins Coquines on oct 8th 2009 12:18
Source : L’hebdo du 17.09.2009- Article de Julia Dao
On trouve dans la ville plus de soirées régulières pour couples que partout ailleurs en Suisse romande. Après son titre de capitale gay, le cheflieu vaudois serait-il la nouvelle capitale romande du libertinage? Enquête.
Un samedi du mois dernier, dernier étage du A, Galeries Saint-François à Lausanne. Une cinquantaine de couples se sont donné rendez-vous au sauna le New Relax. Les habits dès l’entrée soigneusement pliés dans un casier, linge éponge sur les hanches, ils trinquent au bar. Vers minuit, la soirée bat son plein. Les cinq matelas de skaï du dernier étage se couvrent de corps nus. Sur la gauche, une femme ronde et brune chevauche son époux sous les regards de couples émoustillés. A leur droite, trois hommes s’affairent autour d’une jeune femme simultanément prise en levrette et sollicitée pour une fellation. Dans le jacuzzi, plusieurs couples se caressent, leurs gémissements se perdant dans les bulles et la vapeur.
Le samedi précédent, toujours à Lausanne, le même engouement traverse le Top Club, rue Bellefontaine. Au fil de couloirs entrecoupés de petites cabines, dans le hammam ou un jacuzzi, les libertins s’ébattent à deux, trois ou plus. Dans l’une des chambres, un homme lèche une belle blonde tatouée sur le bas des reins, tandis qu’un troisième, à genoux, lui caresse le bas du ventre. Couchés sur les matelas environnants, d’autres couples observent. Dans le couloir, un écran diffuse du porno. Au Pink Beach finalement, avenue de Tivoli, qui se targue d’être le sauna le plus grand et le plus torride de Suisse, de tels ébats se reproduisent à peine quelques jours plus tard, mêlant les amateurs de triolisme, de saphisme et d’exhibition aux curieux ou aux fétichistes.
Trois clubs, une seule ville: les murs discrets de ces saunas lausannois abritent au total près de cinq parties fines destinées aux couples échangistes et exhibitionnistes chaque mois. Dans le reste de la Suisse romande, hormis un club sur les rives du lac de Neuchâtel et un sauna genevois qui accueille des couples à un rythme bimensuel, c’est le néant. Après son statut de capitale gay gagné dans les années 1990, la capitale vaudoise serait-elle devenue la capitale romande du libertinage?
Pas de pudibonderie calviniste. «Fribourg et le Valais restent sous la coupe d’une rigueur toute catholique qui maintient ces pratiques dans la sphère privée. Les gens viennent à Lausanne trouver un état d’esprit marqué par plus de tolérance, explique Gabriel*, adepte de la sexualité plurielle depuis les années 68. L’ambiance des clubs y est très respectueuse, et certains n’hésitent d’ailleurs pas à passer la frontière alors qu’il existe des clubs bien plus proches de chez eux.» Christine Ley, ancienne journaliste romande et auteur de Voyage au pays de l’échangisme (Favre), abonde dans ce sens: «Le canton de Vaud est moins marqué par cette pudibonderie calviniste propre au canton de Genève où les gens ont bien plus peur de se montrer. » «Lausanne est très réputée dans le milieu du sexe en général, expliquent Elodie et Rodolf, spécialistes du domaine et propriétaires du sex-shop Les Douces Folies à Vevey. Lorsque nous nous sommes intéressés à l’échangisme, on nous a tout de suite recommandé un sauna lausannois pour sa propreté et sa convivialité.»
Déplacement des tabous. Cette étiquette explique le développement successif de plusieurs clubs destinés aux gays, auxquels les nuits pour couples hétérosexuels offrent désormais un revenu complémentaire. Mais les années passées augurent aussi du déplacement progressif de certains tabous: «Lorsque j’ai ouvert ce sauna dans les années 1980, les homosexuels ne disposaient d’aucun lieu où se rencontrer discrètement et sans culpabilité, si ce n’est de lieux sordides, explique Richard Garzarolli, fondateur du Top Club. Aujourd’hui, les couples libertins rencontrent le même besoin. Au départ nous n’organisions qu’une soirée par mois, mais face à leur succès nous avons rapidement doublé la fréquence. On nous demande même d’en organiser plus souvent, mais pour que la fête soit au rendez-vous, il faut que tout cela reste un événement particulier. »
Dans le monde de la nuit comme dans celui des sexualités alternatives, on se réjouit de cette réputation sans forcément se l’expliquer. «Lausanne n’est pas comme Genève, où les boîtes sont très typées, relève Olivier Freymond, président de Lausanne La Nuit. L’une des forces de sa vie nocturne est liée à son ouverture à toute sorte de clientèle, sans discrimination. Les adeptes de l’échangisme apprécient de pouvoir se mêler à cette animation en toute discrétion.» A remarquer que ce sont les saunas qui, plus que tout autres lieux de rencontres sexuelles, se sont développés à Lausanne. «Normal», pour Arnaud Gallay, ancien rédacteur en chef du magazine 360°. «Lausanne a joué un rôle précurseur en Suisse romande pour le milieu gay dès la fin des années 1970, et les saunas servaient de couverture à la consommation sexuelle. Elle a aujourd’hui perdu de sa particularité mais garde un attrait spécial auprès du public, et les couples libertins peuvent profiter des infrastructures déjà en place. Les saunas y sont grands, propres et bien installés. Ils sont parvenus à fidéliser une clientèle qui dès lors attire d’autant plus de monde.»
Clientèle jeune et large. De fait, la clientèle est variée: même si certaines statistiques parlent de surreprésentation des classes moyennes et supérieures, on rencontre au cours d’une seule soirée des personnes de tout âge et de tous horizons sociaux, du cadre de la haute finance genevoise au quasi-chômeur, de l’étudiante au vendeur de fringues. «Ce qui est agréable ici, c’est que tout le monde tombe le masque en laissant ses habits au vestiaire. Une fois nu, on ne sait pas si je suis arrivé en jean ou en costume trois pièces», relève Charlie*, un habitué du New Relax. Et alors que, il y dix ans, ce milieu était particulièrement prisé par les plus de 50 ans, la moyenne d’âge se situe désormais autour des 35 printemps. «La présence de jeunes de 25 ans dans ces soirées est révélatrice d’une évolution des mœurs et d’une forme de banalisation de la multisexualité, explique Mabrouk Mehrez, sexologue au Centre de psychosexothérapie de Lausanne. L’âge ne pose pas problème, mais il est crucial que les deux partenaires soient partants. Il nous est arrivé de devoir ramasser à la petite cuillère une jeune femme ayant accepté de suivre son conjoint pour lui permettre de réaliser ses fantasmes… »
Fantasmes bons pour le couple? Fantasmes, le mot est lâché. Selon Mabrouk Mehrez, la sexualité plurielle sous toutes ses formes, et donc l’échangisme ou l’exhibitionnisme, font partie des fantasmes de près de 90% de ses patients de la gent masculine. Une proportion qui tombe à 40% pour les femmes. Et l’on rencontre dans ces lieux aussi bien des couples solides, désireux de redonner un peu de piquant à leur vie sexuelle, que des célibataires venus entre amis ou accompagnés de ce que les habitués appellent un «passeport », une prostituée dont la compagnie coûte 300 francs environ. L’homosexualité masculine y reste relativement taboue, mais de très jeunes femmes s’y abandonnent volontiers aux plaisirs saphiques. Certains viennent par penchant voyeuriste, sans prendre part aux ébats. Ils trouvent preneurs auprès de ceux que la mise en scène excite, comme on le devine aux cabines vitrées du New Relax.
La majeure partie des adeptes du libertinage lausannois se dit pourtant uniquement mélangiste. Adeptes des caresses partagées, ils ne goûtent généralement au fruit défendu - la pénétration - qu’au sein du couple. Reste ensuite une petite proportion, fréquemment estimée à 10% du total, de couples réellement échangistes. Ils représenteraient entre 3 et 5% de la population et, loin d’être de simples assoiffés de sexe, se revendiquent d’un art de vivre, le libertinage. Le propriétaire du Top Club prône par exemple cet état d’esprit avec une certaine fierté: «Nous vivons une époque terriblement dure, explique Richard Garzarolli. Et sur le plan humain, quelle grande aventure peut-on encore vivre aujourd’hui en dehors de l’amour et du sexe?»
Les Suisses allemands et les Français à Lausanne. On y croise sinon presque plus de touristes que de gens du coin: les Genevois, Neuchâtelois et autres Jurassiens se mêlent aux Suisses allemands et à quelques habitants du Haut-Valais ou de France voisine, qui n’hésitent pas à avaler des kilomètres pour avoir leur part du gâteau. «Les marginaux des bourgades se méfient du qu’endira- t-on, ils extradent ici une partie de leur vie», explique Richard Garzarolli. Une discrétion que favorise l’anonymat des grandes villes: «Le Palais des Sens donne sur la place du village de Portalban. Difficile d’y passer inaperçu, contrairement à Lausanne», explique Michel*, père de famille et amateur de parties fines depuis huit ans. Ces pendulaires du mélangisme semblent particulièrement apprécier le climat de tolérance régnant dans les saunas lausannois. Une fois en soirée, les rituels d’approche feraient en effet sourire bien des habitués de boîtes de nuit assourdissantes, royaumes de la drague insistante et des mains baladeuses.
Les femmes d’abord. Au sauna, la tradition veut qu’une simple caresse sur l’épaule ou la jambe d’un partenaire convoité fasse office de formule de présentation. Une caresse qu’il suffit généralement de repousser poliment pour que l’affaire s’arrête là, sans froisser le moindre ego. Dans de nombreux cas, ce sont les femmes qui font le premier pas: «Lorsqu’un autre couple nous plaît, c’est mon amie qui mène le bal. Il me suffit de patienter sagement pour ensuite trouver ma place», explique un quadragénaire valaisan, avec une démonstration infructueuse à la clé au coeur du bain vapeur. Moins glamour qu’un club parisien comme Les Chandelles, où vêtements sexy et règles de séduction conventionnelles restent valables, les saunas constituent une option un brin moins érotisante, mais plus indulgente pour certains corps fatigués. «Même si les saunas abritent une sexualité plus hard que les clubs et les restaurants échangistes, le côté sensuel y est plus marqué, tandis qu’ailleurs le look et le versant esthétisant gardent une importance centrale. Dans ces saunas, une femme sur laquelle on ne se retournerait pas forcément dans la rue peut vivre une sexualité digne d’une prêtresse», explique Christine Ley.
Règles du jeu très précises. Mais si cette pratique attire, c’est aussi, selon certains couples, qu’elle leur permet de vivre une sexualité débridée dans un espace bien déterminé, à même de cloisonner ces moments de licence et de lever le tabou existant sur l’estompement du désir propre à la monogamie. Certains mettent par exemple en place des noms de code, qui signalent à l’autre ses envies et ses réticences. «Sans dialogue, l’expérience n’est pas complète. Il importe de savoir ce qui a plu ou déplu à l’autre, pour permettre à la sexualité du couple elle-même d’en ressortir plus épanouie», explique Xavier*, que l’on retrouve un peu plus tard sur les sofas de la salle de télévision, affairé à - timidement - trouver sa place auprès d’un trio se caressant mutuellement, avec une timidité presque touchante.
A peine deux mètres plus loin, son amie chevauche un bellâtre distrait par la vision spectaculaire d’une jeune fille en pleine partie de double pénétration à l’écran. Le couple peut donc se limiter à certaines pratiques ou s’autoriser une permissivité totale. Une occasion de mieux comprendre la sexualité de son partenaire. «Le paradoxe, estime le sexologue Willy Pasini, c’est que ce sont généralement les hommes qui prennent l’initiative et incitent leurs conjointes à les accompagner. Une fois sur place pourtant, ce sont souvent elles qui ne veulent plus repartir lorsque leur mari se satisfait d’avoir tiré son coup!»
Et la jalousie? Reste à gérer la jalousie en lui définissant de nouvelles bornes, à même de dissocier sexualité et relation amoureuse. «De manière générale, la fidélité prend une forme plus flexible dans le cadre de l’échangisme. Faire l’amour avec quelqu’un d’autre n’est pas synonyme d’infidélité, pour autant que l’usage du préservatif soit respecté», explique Mabrouk Mehrez. Mais comme ce milieu évolue encore dans une clandestinité relative, les efforts de prévention sont rendus plus difficiles qu’ailleurs.
Par internet. Même si la présence de trois saunas dans une seule ville n’est pas anodine et si ceux-ci s’efforcent d’insister sur les mesures de prévention, ils ne reflètent finalement qu’une partie du phénomène: «Près de huit rencontres échangistes sur dix ont probablement lieu par le biais de soirées privées, explique Mabrouk Mehrez. Les rencontres sur internet se font facilement et laissent plus de temps aux couples pour faire connaissance. Les clubs ont parfois mauvaise réputation étant donné qu’ils regorgent de faux couples et d’appâts.» Autant de parties fines dont on ne peut que deviner l’existence dans les plus improbables recoins de Suisse romande…
Tyrannie ou libération? Quant à savoir si cet univers relève plus de la tyrannie du désir que de la libération sexuelle, les avis des spécialistes, comme des participants, restent très mitigés. Certains jugent la solution tout à fait banale. D’autres, comme Willy Pasini, lui préfèrent presque l’adultère conventionnel: «Le regard de l’autre éteint le côté sulfureux d’une relation alternative, explique ce dernier. Le fait de multiplier les partenaires donne l’impression d’une sexualité plus variée, mais ça n’est jamais qu’une étape de plus dans l’alternance des positions sexuelles, des lieux et des objets. Les couples dont les perversions sont compatibles, comme dans le sadomasochisme, peuvent en retirer une liaison plus forte. Mais ceux qui se portent mal risquent de mettre en danger leur couple.» Une majorité de pratiquants y voit clairement une source d’épanouissement, comme Carlos*, 50 ans: «Me mélanger ainsi sans pouvoir tricher sur la marchandise m’a servi de soupape pour toute sorte de peurs: celle de finir seul, de ne pas plaire, d’être victime de ma propre jalousie. L’expérience ne peut être que bénéfique si l’on y va en écoutant ses désirs. Ça vaut tout de même mieux que de finir cocu comme tous ces couples bien-pensants!»
* Prénoms fictifs
Filed in Revue de presse, Echangisme, Pratiques sexuelles, Sex info | Commentaires (0)
Leave a Reply
You must be logged in to post a comment.